Focus pays
Restructurer la dette du Sénégal : souveraineté retrouvée ou capitulation face au FMI ?
Depuis l’audit des finances publiques, la restructuration de la dette sénégalaise est devenue une question centrale. La dette publique, officiellement estimée à 74,4 % du PIB pour 2023, a été révisée à 99,7 % du PIB, tandis que les estimations publiées en 2025 situent la dette à fin 2024 autour de 118–119 % du PIB. Dans le même temps, les intérêts de la dette atteignent 932,1 milliards de FCFA dans la Loi de finances 2025, soit un niveau supérieur aux budgets de la santé, de la protection sociale ou des subventions agricoles pris séparément. L’article montre qu’une restructuration peut offrir un soulagement financier, mais qu’elle peut aussi devenir un instrument de perte d’autonomie si elle s’accompagne de conditionnalités fortes : réduction des subventions, hausse des taxes, réforme ou privatisation d’entreprises publiques, baisse de l’investissement et surveillance renforcée par le FMI. Les expériences du Ghana, de la Zambie et de la Grèce montrent que les restructurations évitent
La restructuration : une solution qui divise
L'audit des finances publiques publié en 2025 a profondément modifié la perception de la situation budgétaire du Sénégal. Alors que la dette publique était officiellement estimée à 74,4 % du PIB pour 2023, les nouvelles évaluations la situent à 99,7 % du PIB, tandis que les estimations publiées en 2025 pour la dette à fin 2024 atteignent environ 118 à 119 % du PIB. Dans le même temps, le coût du service de la dette continue d'augmenter et les prochaines échéances des Eurobonds alimentent les interrogations sur la capacité du pays à refinancer ses engagements dans un contexte de taux d'intérêt durablement élevés.
L'évolution du graphique met en évidence une augmentation continue de la dette extérieure publique du Sénégal, qui passe d'environ 31,5 % du PIB en 2013 à près de 81,2 % après la révision des comptes publics de 2024, illustrant une dépendance croissante aux financements extérieurs. Cette progression traduit non seulement l'intensification du recours aux emprunts internationaux, mais également l'impact des révisions issues de l'audit des finances publiques, qui ont profondément modifié l'appréciation de la soutenabilité de la dette extérieure.
Dans ce contexte, la restructuration de la dette s'impose progressivement dans le débat public. Pour ses partisans, elle constitue un passage nécessaire afin de restaurer la soutenabilité des finances publiques, réduire la charge de la dette et retrouver un accès durable aux marchés financiers. Pour ses opposants, elle risque d'ouvrir la voie à un programme d'ajustement sous supervision des institutions financières internationales, accompagné de conditionnalités susceptibles de réduire les marges de décision de l'État en matière de politique économique, budgétaire et sociale.
Au-delà du débat technique, une interrogation fondamentale se pose : une restructuration permettrait-elle réellement au Sénégal de restaurer sa souveraineté budgétaire ou inaugurerait-elle un nouveau cycle de dépendance financière ? C'est à cette question que cette étude tente d'apporter des éléments de réponse à partir de l'expérience internationale, de l'analyse économique et du contexte spécifique du Sénégal.
La restructuration classique : soulagement financier ou perte d’autonomie ?
La restructuration de dette est souvent présentée comme une solution rationnelle : réduire la pression immédiate sur le budget, éviter un défaut brutal et restaurer la confiance des investisseurs. Mais cette présentation oublie une question centrale : qui paie réellement l’ajustement ? Dans le cas du Sénégal, le débat ne surgit pas dans le vide. Après l’audit des finances publiques, la dette publiqu, le déficit budgétaire de 2024 a été estimé par le FMI à 11,7 % du PIB, avant un objectif de réduction rapide autour de 7,8 % en 2025, puis 6,4 % selon les données communiquées en 2026. Ce type de correction budgétaire n’est pas neutre : il signifie que l’État doit trouver plusieurs points de PIB en recettes nouvelles ou en dépenses supprimées. Dans le langage des créanciers, cette réduction s’appelle « consolidation budgétaire ». Dans la vie réelle, elle se traduit souvent par trois canaux : hausse des taxes, réduction des subventions et compression des dépenses publiques. Autrement dit, le coût de la dette contractée hier est transféré vers les ménages, les consommateurs, les salariés et les entreprises locales d’aujourd’hui. C’est ici que se trouve le cœur du problème. La dette a été contractée au nom du développement, mais lorsque vient le moment de l’ajustement, ce ne sont pas les détenteurs d’Eurobonds, les banques arrangeuses, les grands groupes de construction ou les cabinets de conseil qui supportent directement l’effort principal. Ce sont les citoyens qui subissent la hausse du coût de la vie, les entreprises qui supportent les hausses fiscales, et l’État qui réduit sa capacité d’intervention. Le FMI ne cache d’ailleurs pas la nature des ajustements attendus. Après les révélations de dette non déclarée, il a appelé le Sénégal à des réformes urgentes, notamment la réduction des exonérations fiscales et l’élimination des subventions énergétiques non ciblées. Ces mesures sont présentées comme nécessaires pour restaurer la soutenabilité, mais elles posent une question sociale majeure : peut-on corriger une crise de dette sans faire payer les ménages qui n’ont pas décidé de cette dette ? La question des subventions est particulièrement sensible. Dans une économie où l’énergie, le transport et les prix alimentaires pèsent lourdement sur le budget des ménages, la suppression ou le ciblage brutal des subventions peut produire un effet récessif. Elle augmente les coûts de production, réduit le revenu disponible, alimente les tensions sociales et pèse sur les petites entreprises. Le raisonnement comptable est simple : réduire la charge budgétaire. Mais le raisonnement économique complet doit intégrer les effets de second tour : inflation importée, baisse de consommation, ralentissement de l’activité et perte de soutien social aux réformes. Le même raisonnement vaut pour la hausse des taxes sur la consommation. Les fiscalités indirectes sont faciles à collecter, mais elles sont socialement régressives : elles frappent proportionnellement davantage les ménages modestes que les hauts revenus. Une restructuration accompagnée d’une hausse de TVA, d’accises ou de taxes sur l’énergie revient donc à faire porter l’ajustement sur la population, alors même que les bénéfices économiques des cycles d’endettement ont souvent été captés par des acteurs situés dans la chaîne financière, les marchés obligataires, les entreprises étrangères de construction ou les opérateurs d’infrastructures. À cela s’ajoute la question des entreprises publiques. Dans le vocabulaire des institutions financières internationales, on parle souvent de « réforme des entreprises publiques », de « rationalisation », de « gouvernance » ou de « réduction des risques budgétaires ». Mais l’expérience africaine montre que ces expressions peuvent, selon les cas, ouvrir la voie à des cessions d’actifs, à la privatisation partielle ou totale, à la réduction du rôle économique de l’État et à la transformation de services publics en centres de profit. Ce n’est pas une hypothèse abstraite : les Programmes d’ajustement structurel des années 1980-1990 ont largement combiné libéralisation, privatisations, réduction des subventions et recul de l’État producteur. Il faut donc nommer le risque : une restructuration classique ne traite pas seulement la dette ; elle peut aussi redessiner l’architecture économique du pays. Elle peut décider quelles entreprises publiques doivent être restructurées, quels tarifs doivent augmenter, quelles subventions doivent disparaître, quels investissements doivent être différés et quelles priorités budgétaires doivent être sacrifiées. Dans ce cas, l’État reste juridiquement souverain, mais économiquement encadré. Le rôle du FMI est central dans ce mécanisme. Dans une restructuration, il n’est pas simplement un prêteur. Il devient l’acteur qui produit l’analyse de soutenabilité de la dette, définit les paramètres macroéconomiques acceptables, rassure les créanciers, conditionne ses décaissements à des réformes et influence la décision des autres bailleurs. Le FMI ne détient pas formellement le pouvoir politique national ; mais son programme peut devenir la clé d’accès aux financements extérieurs, aux appuis budgétaires et à la confiance des marchés. C’est précisément là que se joue le transfert d’autonomie. Les agences de notation renforcent ce rapport de force. Une dégradation par Moody’s ou S&P augmente le coût d’emprunt, affaiblit la valeur des obligations souveraines et peut fermer l’accès aux marchés internationaux. Le Sénégal l’a vécu directement : après l’audit, S&P a abaissé la note souveraine du pays en 2025, citant un ratio dette/PIB autour de 118 % et des besoins de financement élevés ; Moody’s a ensuite abaissé la notation à Caa1, tandis que l’Union africaine/APRM a jugé cette décision disproportionnée et insuffisamment soutenue par de nouveaux développements macroéconomiques. Ce point est essentiel : la notation devient une contrainte politique. Elle ne se contente pas de mesurer le risque ; elle contribue à le produire. Plus la note baisse, plus le financement devient coûteux ; plus le financement devient coûteux, plus le risque de défaut augmente ; plus le risque augmente, plus les agences justifient de nouvelles dégradations. Le pays se retrouve ainsi dans un cercle où sa marge de négociation est réduite avant même que le débat démocratique national ne tranche les options économiques. C’est pourquoi la restructuration classique doit être analysée comme un rapport de force. Les créanciers veulent éviter un défaut désordonné, restaurer la soutenabilité et sécuriser le remboursement futur. Le FMI veut un cadre macroéconomique jugé crédible. Les agences veulent signaler le risque aux investisseurs. Mais le peuple, lui, veut des prix supportables, des emplois, des services publics, des infrastructures utiles et une économie productive. La question fondamentale n’est donc pas : faut-il réduire la dette ? Tout État responsable doit maîtriser sa dette. La vraie question est : qui supporte le coût de l’ajustement et qui définit les priorités économiques après la restructuration ? Si la restructuration sert principalement à rassurer les marchés en imposant la baisse des subventions, la hausse des taxes à la consommation, la privatisation déguisée d’actifs publics et la compression de l’investissement national, alors elle devient moins un outil de libération budgétaire qu’un mécanisme de discipline économique. L'analyse économique développée dans cette étude conduit à un constat simple : une dette contractée dans des conditions contestables ne devrait pas conduire à faire supporter deux fois le coût de l'ajustement à la population, d'abord par les sacrifices budgétaires qu'elle impose, ensuite par une réduction durable des marges de décision économique de l'État.
Ghana, Zambie, Grèce : que nous enseigne l'histoire ?
L'analyse des restructurations récentes montre qu'elles permettent rarement de résoudre, à elles seules, les difficultés économiques d'un État. Si elles réduisent temporairement la pression financière, leur efficacité dépend largement des réformes engagées, du contexte international et des conditions imposées par les créanciers. Les expériences du Ghana, de la Zambie et de la Grèce offrent des enseignements particulièrement utiles pour le Sénégal.
1. Ghana — restructurer sans retrouver immédiatement la stabilité
À partir de 2022, le Ghana fait face à une crise de dette provoquée par la hausse des taux d'intérêt internationaux, la dépréciation du cedi, l'augmentation rapide du service de la dette et la perte d'accès aux marchés internationaux. En décembre 2022, le gouvernement suspend le paiement d'une partie de sa dette extérieure et lance simultanément une restructuration de sa dette intérieure (Domestic Debt Exchange Programme). En mai 2023, le Fonds monétaire international approuve un programme d'assistance de 3 milliards de dollars sur trois ans afin d'accompagner la restructuration et le rétablissement de la stabilité macroéconomique (IMF Executive Board Approves US$3 Billion Extended Credit Facility for Ghana, FMI, mai 2023). Le programme s'accompagne de mesures de consolidation budgétaire, d'une réforme fiscale, d'une rationalisation des dépenses publiques et d'une restructuration du secteur financier. Les banques, les fonds de pension et plusieurs investisseurs institutionnels enregistrent d'importantes pertes sur les obligations publiques échangées, ce qui fragilise temporairement le système financier national (World Bank, Ghana Development Update, 2024). Si la restructuration permet d'éviter un défaut désordonné et d'améliorer progressivement les perspectives budgétaires, l'économie demeure confrontée à une inflation élevée, à une forte pression sur le pouvoir d'achat et à un ralentissement de l'investissement privé. Selon le FMI, l'inflation dépasse 50 % au début de l'année 2023 avant de diminuer progressivement sous l'effet du resserrement monétaire et des mesures budgétaires (FMI, Article IV Consultation – Ghana, 2024). À retenir : la restructuration a permis de restaurer progressivement la confiance des créanciers, mais elle ne s'est pas traduite par un retour immédiat de la stabilité économique ni par une amélioration rapide des conditions de vie de la population.
2. Zambie — une restructuration longue et coûteuse
La Zambie devient en novembre 2020 le premier État africain à faire défaut sur sa dette souveraine pendant la pandémie de COVID-19. L'incapacité du pays à rembourser une échéance de 42,5 millions de dollars sur un Eurobond ouvre une longue période de négociations avec les créanciers internationaux (Reuters, novembre 2020). Le pays est ensuite intégré au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette, mécanisme coordonné par les créanciers officiels avec l'appui du FMI. Toutefois, la restructuration est fortement ralentie par les divergences entre les créanciers traditionnels du Club de Paris et la Chine, devenue l'un des principaux prêteurs bilatéraux de la Zambie (Banque mondiale, International Debt Report, 2023). Pendant plusieurs années, la Zambie demeure pratiquement exclue des marchés financiers internationaux. Les investissements ralentissent, les coûts de financement restent élevés et l'incertitude pèse durablement sur les perspectives économiques. Ce n'est qu'en 2024 qu'un accord global avec les créanciers privés est progressivement finalisé avec le soutien du FMI, après près de quatre années de négociations (FMI, Zambia Article IV Consultation, 2024). À retenir : la restructuration peut devenir un processus long, complexe et coûteux. Plus les négociations s'éternisent, plus elles retardent le retour des investissements et de la croissance.
3. Grèce — sauver les créanciers ou sauver l'économie ?
La crise grecque constitue l'une des restructurations souveraines les plus étudiées de l'histoire récente. Entre 2010 et 2018, la Grèce bénéficie de plusieurs programmes d'assistance financière de l'Union européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du FMI, communément désignés sous le nom de « Troïka ». En 2012, le pays met en œuvre la plus importante restructuration de dette jamais réalisée dans une économie avancée, avec une décote d'environ 53,5 % sur les obligations détenues par les créanciers privés (Private Sector Involvement – PSI). Malgré cet allègement, les contreparties exigées sont considérables : réduction des dépenses publiques, privatisations, réformes du marché du travail, baisse des pensions et hausse de plusieurs impôts (Commission européenne, The Second Economic Adjustment Programme for Greece, 2012). Les conséquences sociales sont profondes. Entre 2008 et 2013, le PIB grec recule d'environ 25 %, tandis que le taux de chômage dépasse 27 % en 2013. Le chômage des jeunes franchit même 60 % selon Eurostat. Les investissements publics diminuent fortement et plusieurs actifs stratégiques de l'État sont privatisés dans le cadre des programmes d'ajustement (Eurostat, Government Finance Statistics ; FMI, Greece Ex Post Evaluation, 2013).
Dans le cadre des programmes d'ajustement, la Grèce a procédé à la privatisation de plusieurs actifs stratégiques. Le port du Pirée, principal port du pays, est ainsi passé sous le contrôle majoritaire de l'entreprise publique chinoise COSCO Shipping, qui détient aujourd'hui 67 % de l'autorité portuaire. Pour les partisans des réformes, cette opération a permis d'attirer des investissements et de moderniser les infrastructures. Pour ses critiques, elle illustre le transfert d'actifs stratégiques vers des acteurs étrangers dans un contexte de fortes contraintes financières.
Pour les partisans de ces réformes, elles ont permis d'éviter une sortie désordonnée de la zone euro et de rétablir progressivement la stabilité financière. Pour leurs critiques, elles illustrent les limites d'une stratégie donnant la priorité à l'assainissement budgétaire au détriment de la croissance et de la cohésion sociale.
4. Enseignement général
Ces trois expériences mettent en évidence une constante. Une restructuration améliore généralement les indicateurs financiers à court terme et réduit le risque immédiat de défaut. En revanche, lorsque cette restructuration s'accompagne de conditionnalités exigeant une consolidation budgétaire rapide, elle peut entraîner une baisse de l'investissement public, une pression accrue sur les ménages, un ralentissement de la croissance et une réduction des marges de décision économique de l'État. Le principal enseignement pour le Sénégal est donc que la restructuration ne doit pas être analysée uniquement comme une opération financière. Elle constitue également un choix de politique économique dont les effets dépendent des conditions de négociation, de la qualité des réformes engagées et de la capacité du pays à préserver sa souveraineté dans la définition de son modèle de développement.
Le Sénégal doit-il suivre cette voie ?
Le Sénégal n’est pas exactement dans la situation du Ghana, de la Zambie ou de la Grèce. Mais il partage avec eux un point commun : la dette est devenue une variable qui peut désormais déterminer les choix budgétaires, sociaux et industriels du pays. Les données provisoires publiées en 2025 indiquent ensuite une forte progression de la dette centrale à environ 23 200 milliards de FCFA à fin 2024, soit environ 41,7 milliards de dollars. S&P a, de son côté, abaissé la note souveraine du Sénégal à B- en juillet 2025, en citant un ratio dette/PIB proche de 118 % et des besoins de financement élevés.
La question de la restructuration se pose donc parce que le pays fait face à trois contraintes simultanées : un stock de dette révisé à la hausse, un déficit élevé et un accès plus coûteux aux financements internationaux. Le FMI estime que le déficit budgétaire a atteint 11,7 % du PIB en 2024, tandis que la dette de l’administration centrale était provisoirement évaluée à 105,7 % du PIB à fin 2024. Mais le Sénégal dispose aussi d’atouts que d’autres pays en crise n’avaient pas nécessairement. La croissance réelle est restée autour de 6 % en 2024, soutenue notamment par le démarrage des hydrocarbures, tandis que l’inflation est restée faible, autour de 0,8 % selon le FMI. Le champ pétrolier de Sangomar a produit 16,9 millions de barils en 2024, au-dessus de la cible initiale, et le projet gazier GTA a lancé sa première production fin 2024. C’est précisément pour cette raison qu’une restructuration généralisée ne doit pas être considérée comme une évidence. Elle pourrait soulager temporairement le calendrier des paiements, mais elle exposerait le pays à un programme de surveillance renforcée, à des exigences de consolidation budgétaire rapide et à une pression accrue sur les politiques publiques. Le FMI a déjà appelé à réduire les exonérations fiscales et à supprimer les subventions énergétiques non ciblées. Ces mesures peuvent améliorer les comptes publics, mais elles peuvent aussi transférer le coût de l’ajustement vers les ménages, les petites entreprises et les secteurs productifs locaux. Le risque n’est donc pas seulement financier. Il est politique et social. Une restructuration sous supervision internationale peut peser sur la fiscalité, les entreprises publiques, les tarifs de l’énergie, les investissements publics, les dépenses sociales et la notation souveraine. L’expérience grecque l’a montré : lorsque la restructuration est accompagnée de fortes conditionnalités, elle peut conduire à des privatisations, à une baisse de l’investissement public et à une perte durable de contrôle sur des actifs stratégiques. Pour le Sénégal, la voie souveraine ne consiste pas à nier la gravité de la situation. Elle consiste à éviter qu’une crise de dette devienne un programme de dépossession économique. La priorité devrait être une stratégie en plusieurs niveaux : audit permanent de la dette, négociation ciblée avec les créanciers privés les plus exposés, refus d’une restructuration généralisée imposée, mobilisation de l’épargne nationale, recours maîtrisé au marché régional, financement en monnaie locale et réorientation de l’investissement vers l’industrialisation, l’exportation et la transformation locale. Le Sénégal peut difficilement bâtir sa souveraineté en remplaçant une dépendance aux marchés internationaux par une dépendance aux conditionnalités extérieures. La restructuration ne doit donc pas être refusée par dogme, mais elle ne doit être acceptée que si elle renforce les marges de décision nationales. Une dette n’est soutenable que si le pays qui la rembourse conserve la capacité de produire, d’investir, de protéger sa population et de choisir son propre modèle économique.
Recommandations stratégiques — Vers un Pacte sénégalais de désendettement souverain
Contrairement à l'idée selon laquelle le Sénégal serait condamné à choisir entre l'austérité ou le défaut, notre analyse montre que le pays dispose aujourd'hui d'atouts économiques, financiers et démographiques que de nombreux États restructurés ne possédaient pas au moment de leur crise. La véritable question n'est donc pas de savoir si le Sénégal peut réduire sa dette, mais s'il choisira de mobiliser ses propres leviers de souveraineté avant de dépendre de solutions conçues à l'extérieur. Le premier de ces leviers est l'entrée dans l'ère des hydrocarbures. Le champ pétrolier de Sangomar a produit 16,9 millions de barils dès sa première année d'exploitation en 2024, dépassant les objectifs initiaux (FMI, Article IV Consultation, 2025). Parallèlement, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) a démarré sa production fin 2024 et devrait générer des recettes d'exportation pendant plusieurs décennies (BP, Kosmos Energy, Petrosen). Ces ressources ne doivent pas être considérées comme une nouvelle capacité d'endettement, mais comme une opportunité historique d'accélérer le désendettement du pays. Le deuxième levier réside dans la solidité relative de l'économie sénégalaise. Malgré les tensions budgétaires, le Sénégal figure parmi les économies les plus dynamiques du continent, avec une croissance proche de 6 % en 2024, soutenue par les hydrocarbures, les services et les investissements productifs (FMI, 2025). Cette dynamique offre une base économique bien plus favorable que celle observée dans plusieurs pays ayant dû restructurer leur dette dans un contexte de récession profonde. Le troisième levier est l'intégration financière régionale. Le Sénégal bénéficie de l'un des marchés obligataires les plus développés d'Afrique francophone grâce à l'UEMOA. Les émissions réalisées sur le marché régional permettent déjà de mobiliser plusieurs centaines de milliards de FCFA auprès des banques, compagnies d'assurance, caisses de retraite et investisseurs institutionnels de la sous-région (UMOA-Titres ; BCEAO). À terme, l'approfondissement de ce marché pourrait réduire progressivement la dépendance aux emprunts libellés en dollars ou en euros et limiter l'exposition au risque de change. Le quatrième levier est la diaspora sénégalaise, dont les transferts représentent chaque année près de 10 % du PIB selon la Banque mondiale. Jusqu'à présent, ces ressources financent principalement la consommation et le soutien familial. Une partie pourrait être orientée vers des obligations de la diaspora destinées au financement d'infrastructures productives, sur le modèle de plusieurs expériences internationales. Le cinquième levier est la richesse productive encore sous-exploitée du pays. Agriculture, pêche, mines, phosphates, tourisme, économie numérique et transformation industrielle disposent d'un potentiel considérable. Tant que ces secteurs ne créent pas davantage de valeur ajoutée et de recettes d'exportation, la dette continuera de peser sur les finances publiques. À l'inverse, une industrialisation fondée sur la transformation locale des matières premières renforcerait durablement la capacité du Sénégal à rembourser sa dette par la création de richesse, plutôt que par de nouveaux emprunts. Enfin, le plus grand actif stratégique du Sénégal n'est ni son pétrole, ni son gaz. C'est sa jeunesse. Plus de 60 % de la population sénégalaise a moins de 25 ans, et l'âge médian est d'environ 19 ans (Nations Unies, World Population Prospects). Cette structure démographique constitue un avantage économique majeur si elle est accompagnée d'investissements massifs dans l'éducation, la formation technique, l'innovation, l'entrepreneuriat et l'industrialisation. Une jeunesse qualifiée, productive et intégrée au tissu économique représente le meilleur actif de désendettement d'un pays : elle élargit l'assiette fiscale, augmente la productivité, stimule les exportations et réduit durablement le recours à l'endettement extérieur. Les huit piliers du Pacte sénégalais de désendettement souverain :
- • Institutionnaliser un audit annuel indépendant de la dette publique, rendu public et présenté devant le Parlement.
- • Créer un Fonds souverain de désendettement, alimenté par une fraction des recettes pétrolières, gazières, des dividendes des entreprises publiques rentables et des recettes exceptionnelles. Sa mission serait de racheter progressivement les dettes les plus coûteuses et de réduire la vulnérabilité financière du pays.
- • Renégocier en priorité les dettes commerciales, notamment les Eurobonds, afin d'allonger les maturités et de réduire le coût moyen du financement sans remettre en cause les investissements productifs.
- • Développer le financement en monnaie locale, en renforçant le marché régional de l'UEMOA et en diminuant progressivement l'exposition aux emprunts en devises.
- • Mobiliser l'épargne nationale et celle de la diaspora grâce à des obligations souveraines dédiées aux infrastructures productives et à la transformation industrielle.
- • Diversifier les partenaires financiers, en développant des coopérations avec les banques africaines de développement, les institutions des BRICS et d'autres partenaires stratégiques, afin d'accroître le pouvoir de négociation du Sénégal et d'éviter toute dépendance excessive à une seule source de financement.
- • Transformer les ressources naturelles en capital productif, en orientant prioritairement les recettes pétrolières et gazières vers l'industrie, l'agriculture, l'énergie, les infrastructures productives et l'économie de la connaissance.
- • Adopter une règle d'or de l'endettement souverain : aucun nouvel emprunt ne devrait être autorisé sans démontrer qu'il finance un actif capable de générer, sur sa durée de vie, des recettes ou des gains de productivité supérieurs à son coût total (capital, intérêts, risque de change et coûts d'exploitation).
Le Sénégal n'a pas seulement besoin d'une stratégie de restructuration ; il a besoin d'une stratégie de sortie durable de la dépendance à la dette. La souveraineté économique ne consiste pas à refuser toute coopération internationale. Elle consiste à faire en sorte que les choix budgétaires, industriels et financiers demeurent définis par les institutions sénégalaises, au service d'un projet national de développement et des générations futures.
Une restructuration n'est pas un projet de développement
La restructuration d'une dette souveraine peut offrir un répit budgétaire et restaurer temporairement la capacité d'un État à honorer ses engagements. Mais elle ne produit, à elle seule, ni croissance durable, ni industrialisation, ni création d'emplois, ni augmentation de la productivité. Elle constitue un instrument de gestion financière, non un projet de développement. L'expérience du Ghana, de la Zambie et de la Grèce montre qu'une restructuration peut stabiliser les comptes publics, mais qu'elle ne garantit ni le retour de la prospérité ni la restauration de la souveraineté économique. Lorsqu'elle s'accompagne de conditionnalités rigides, elle peut conduire à une réduction durable des marges de décision nationales, au report de certains investissements stratégiques et à une plus grande dépendance vis-à-vis des financements extérieurs. Pour le Sénégal, l'enjeu dépasse donc largement la seule question du niveau de la dette. La véritable priorité consiste à reconstruire un modèle de financement reposant sur la création de richesse nationale, l'industrialisation, la transformation locale des ressources, la mobilisation de l'épargne intérieure, la valorisation des recettes pétrolières et gazières, ainsi que sur une gestion rigoureuse, transparente et responsable des finances publiques. La restructuration ne doit pas devenir une finalité. Elle ne peut être envisagée que comme un outil exceptionnel au service d'un projet économique défini par les institutions sénégalaises et orienté vers les intérêts de long terme de la Nation. La véritable question n'est donc pas de savoir s'il faut restructurer la dette. Elle est de déterminer dans quelles conditions, au bénéfice de quels acteurs et au service de quel modèle de développement. L'analyse développée dans cette étude conduit à considérer qu'une restructuration n'a de légitimité que si elle renforce durablement la capacité du Sénégal à définir librement sa politique économique, à préserver ses actifs stratégiques, à financer son développement par ses propres ressources et à réduire progressivement sa dépendance aux financements extérieurs. Une restructuration ne doit pas être un simple rééchelonnement comptable ; elle doit marquer le point de départ d'une stratégie de souveraineté économique.
Commentaires
Les commentaires sont soumis à modération avant publication.